L’Europe… L’Europe… L’Europe… !
Le phénomène tangible, indiscutable, qui se saisit avant même la pensée. Puis l’individu, fidèle à son orgueil créateur, enferma ce phénomène dans une définition. Le terme grossit, devint concept, puis idée. Et cette idée, très vite, prétendit dominer le réel. Ainsi s’est déroulée l’histoire humaine : elle commence par la pierre et se termine par un dogme.
La flèche en est l’illustration parfaite. D’abord silex arraché à la terre, elle fut un objet. Puis couteau, elle devint outil. Enfin arme, elle prit une intention, une volonté de domination. À chaque transformation, l’homme s’éloignait de la matière pour s’enivrer de puissance symbolique.
L’Europe a suivi le même chemin — mais jusqu’à l’ivresse.
Longtemps, elle ne fut qu’un espace. Une mosaïque d’horizons, de climats, de langues, de peuples. Des mers l’environnaient — Atlantique, Méditerranée, Baltique — mais rien n’unissait réellement ceux qui vivaient sur ses rives sinon la guerre, la rivalité, parfois l’admiration réciproque. Puis les géographes en firent un continent, c’est-à-dire une commodité intellectuelle. Une abstraction utile, mais déjà trompeuse.
Car l’Europe n’a jamais été une civilisation unique. Elle est une collision permanente d’histoires. La France façonnée par l’État et la Révolution, l’Allemagne par la discipline et le tragique, l’Italie par la mémoire antique, l’Espagne par la Reconquista, la Pologne par le martyre, l’Angleterre par l’insularité et le commerce. Chacune porte un rapport singulier au pouvoir, à la loi, à la liberté, à la vie et à la mort. On ne gomme pas mille ans d’histoire avec un traité.
Cependant, certains ont voulu en faire un pays. Napoléon tenta de l’unifier par le glaive, Hitler par la terreur et le mythe racial. Tous deux échouèrent. L’Europe rejette toujours les empires qui veulent la réduire à une seule volonté. Mais les idées, surtout les plus dangereuses, ne disparaissent jamais : elles changent de visage.
Au XXe siècle, après deux guerres mondiales, une nouvelle tentative vit le jour. Plus subtile. Plus prudente. Soutenue — voire inspirée — par les États-Unis, dans une logique de stabilisation mais aussi de concurrence géopolitique, elle proposa une Europe fédérale sans le dire. Plus de chars, plus de drapeaux impériaux. À la place : des institutions, des sigles, des procédures. On n’attaquerait plus les nations de front ; on les dissoudrait lentement.
1949 : Conseil de l’Europe.
1951 : CECA.
1957 : CEE, par le traité de Rome.
1992 : Union européenne.
Puis une avalanche de traités, d’accords, de mécanismes — Schengen, Maastricht, Lisbonne — destinés à resserrer l’étau. Chaque texte présenté comme technique, neutre, rationnel. Chaque abandon de souveraineté justifié par la paix, la prospérité, l’avenir radieux. Les peuples furent consultés parfois, contournés souvent, ignorés quand ils répondaient mal.
Le projet se voulait démocratique. Il se disait choisi. Il prétendait faire de l’Europe un phare pour le monde. Mais il reposait sur une illusion fondamentale : celle selon laquelle des peuples aux mémoires antagonistes, aux langues irréconciliables, aux visions du monde parfois opposées, pourraient partager une même destinée politique sans partager une même âme.
De Lisbonne à Dresde, d’Amsterdam à Naples, on ne pense pas l’État de la même manière. On n’obéit pas à la loi de la même façon. On ne conçoit ni le travail, ni la famille, ni la frontière, ni la liberté avec les mêmes réflexes. L’Europe réelle est charnelle, enracinée, tragique. L’Europe institutionnelle est abstraite, comptable, désincarnée. Entre les deux, le fossé ne pouvait que s’élargir.
L’échec était inscrit dès l’origine. On a voulu faire naître une idée sans respecter la chose. Une construction sans fondations historiques communes. Une fédération sans peuple fédéral.
Il existait pourtant — et il existe peut-être encore — une autre voie. Celle de la confédération. Une Europe des nations, non pas dissoutes mais souveraines. Une alliance d’États conscients de leur singularité, coopérant sans se renier. Une puissance bâtie sur la reconnaissance des différences, non sur leur effacement.
Car l’Europe n’est forte que lorsqu’elle accepte ce qu’elle est réellement : non une identité unique, mais une civilisation de diversités irréductibles. Vouloir l’unifier de force, même par le droit et la technocratie, revient à nier ce qui fait sa grandeur. Et l’histoire, toujours, finit par se venger de ceux qui la méprisent.
Jean-Jacques Fifre
Les Désirs de l’Union